Ce mot m'agace. On en a plein la bouche. Il est laid. Il existe plein de synonymes, plus riches de sens.
Je me demande, à regarder son étymologie de plus près, si le mot "changement" est à la mode parce qu'il est enraciné dans l'immobilisme.
Le changement, parent pauvre de la mutation
Changement vient du latin "cambio" qui signifie "échanger", "troquer" (le Gaffiot n'est pas plus disert que ça) : remplacer une chose par une autre de même valeur. Avec le temps, "changer" a supplanté le mot "muter" (ou muer). La définition de "mutare" en latin est pourtant autrement plus riche. Si on y retrouve le sens "d'échanger", les sens principaux sont "déplacer" (civitate mutari - devenir citoyen d'une autre patrie) et "modifier" (feminis mutari in mares - de femmes se changer en hommes).
On ne parle donc pas de "conduite de la mutation", qui serait pourtant plus approprié. Dommage. Et on se souviendra du délétère et néanmoins si populaire "changement dans la continuité" giscardien.
"Rendre autre"
Pour comprendre le concept de "changement", point de salut dans le sabir du business : il utilise le même mot (change management - plus de 900.000.000 d'occurences sur google... wow). La langue allemande est plus précieuse. Elle dispose, comme toujours, d'un arsenal foisonnant pour approcher le concept. Dans l'ensemble, c'est une idée de "rendre autre" qui domine.
Ainsi, "conduite du changement" se dit "Veränderungsprozess", soit "processus d'altération". Ou encore "Wandlungsprozess", qui signifie quelque chose comme un changement radical dont l'issue est incertaine. Une trans-formation ou une méta-morphose, un "au-delà de la forme".
Tiens, communiquer le changement pourrait consister à dépasser la forme. Tout un programme pour la mutation du métier de communiquant...
A propos du changement, voici le tout début d'un texte assez (im)pertinent de Stéphane Olivesi, in "La communication au travail", PUG, 2002.
Ce texte contient selon moi les prolégomènes à toute réflexion sérieuse sur la fameuse "conduite du changement en entreprise"
"Le changement : un signifiant de l’idéologie managériale ?
L’idéologie managériale et sa déclinaison pratique en discours s’incarnent exemplairement dans un signifiant : le changement. Erigé en vertu cardinale par certains sociologues, décliné par tous les consultants en méthodes diverses d’accompagnement des transformations de l’organisation, placé au cœur des préoccupations des directions et, par contrecoup, des salariés, le changement fait en conséquence figure de problème central pour toute entreprise qui se respecte. A la vérité, une prudence méthodologique bien inspirée conduirait à interroger la réalité même de ce que l’on nomme le changement. Au signifiant changement peuvent être en effet accolés des signifiés contradictoires. Ce qu’une direction quelconque entend par changement, n’a que peu de lien avec le sens que les salariés ou les responsables syndicaux assignent à cette notion..."
(Je t'invite à lire la suite pp. 94-97)
Rédigé par : Jean-Pierre Prud'homme | 31 juillet 2006 à 10:19
Merci Jean-Pierre. Sur la notion de changement, voir aussi ce qu'en dit Watzlawick dans ses différents ouvrages : il distingue changement de rang 1 (changer à l'intérieur d'un système) et changement de rang 2 (sortir du cadre). Mais même ce changement de rang 2 est actuellement en phase de récupération par l'institution (donc l'immobilisme) avec le terme "out of the box". Toujours plus de la même chose... comme disait le même Watzlawick.
Rédigé par : Philippe Schoen | 31 juillet 2006 à 12:10