De Nestor à Philippe
"Bonjour, Philippe,
Pendant ton intervention aux apéros du management, je croisais le fer avec un pilote de projet qui ne veut pas piloter...
Je suis toujours très intéressé par optim-us, mais je m'aperçois que
mon quotidien m'amène à mettre beaucoup d'énergie dans des systèmes qui
manquent de discernement, de réactivité et d'engagement face aux enjeux
d'aujourd'hui. Bref, rien à voir avec l'innovation dont on aurait
tellement besoin, mais plutot avec une forme d'inertie qui me panique
parfois,
Comment puis-je m'intéresser à l'innovation dans ces conditions ?
J'aimerais trouver davantage de moyens qui permettent aux gens de
développer des attitudes adaptées face aux enjeux à venir, de tous
ordres. S'agit-il d'innovation ?
A bientôt,
Nestor"
De Philippe à Nestor
Bonjour, Nestor,
J’ai cru comprendre que ton métier, les projets de conduite du changement sur lesquels tu es amené à intervenir, sont parfois difficiles à vivre. Ca me rappelle toujours un des objectifs de l’orientation solution : que changer chez moi pour supporter l’autre qui ne change pas ?
L’innovation ne peut exister qu’une fois sur cent. Nous passons quatre vingt dix neuf pour cent de notre temps, de nos rencontres, de notre activité à ne rien inventer, et c’est “normal”. En France, culturellement, la proportion est probablement encore inférieure.
Dans un monde où la population africaine va plus que doubler, où la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère dépassera dans les soixante prochaines années du double de ce qui a été mesuré depuis huit cent mille ans (avant on n’a pas les données), avec des risques imprévisibles mais dont on sait qu’ils toucheront toute l’humanité (désertifications, emballement climatique dont personne ne parle vraiment, sauf les scientifiques, du bout des lèvres, parce que le vrai risque d’extinction de la vie c’est celui-là, inondations et déplacements de centaines de millions de personnes, développement de nouveaux virus, etc...) où, dans le même temps, la source d’énergie sur laquelle repose l’ensemble de l’organisation économique et sociale mondiale va se tarir, ne nous permettant même pas de nous défendre contre la nature et contre les plus costauds qui ne sont pas forcément les plus amicaux et les plus perspicaces, où, toujours dans la même période, la Chine va se retrouver avec cent cinquante millions d’hommes célibataires dont il faudra bien combler l’ennui, pourquoi pas en les envoyant coloniser manu militari nos femmes et nos territoires, mais en préservant, bien entendu, nos monuments historiques, où les technologies permettent déjà d’imaginer des applications à côté desquelles le nucléaire où l’électricité pourraient être classés au même rang que l’invention de la roue, bref, dans un monde où le vingtième siècle, avec ses cent millions de morts (environ) et ses idéologies qui n’ont duré au mieux quelques dizaines d’années par l’adhésion tacite de la masse, apparaîtra comme un essai de laboratoire par rapport aux risques potentiels du vingt et unième siècle, siècle qui pourrait se réduire à la durée de deux générations, la nôtre et celle de nos enfants, si donc nous ne voulons pas que nos enfants (ou nous-mêmes, vieux réactionnaires las face à l’inculture que nous avons produite, offert à nos enfants pour nous en nourrir, qui n’avons plus le choix) soient les staline et les hitler écologistes, racistes, malthusiens à la puissance dix, l’innovation est bien entendu assez utile et vite.
A part que tous ces formidables enjeux sont extrêmement stimulants pour l’esprit et mon désir d’agir, je regrette le manque d’idées, d’ambitions et d’énergie intellectuelle de ma culture française, ailleurs je ne sais pas, je ne parle ni chinois, ni espagnol, ni arabe, et trop mal anglais.
Je suis donc bien optimiste, d’où optim-us, avec comme seule ambition que mon territoire, là où je vis, la communauté qui partage ma culture, ma langue à laquelle évidemment je suis viscéralement attaché, participent à gravir cette montagne (la fin des expansions) à laquelle toute espèce disparue sur terre a été un jour confrontée, des protobactéries oubliées aux dinosaures qui n’ont vraiment pas eu de chance, même si aucune n’y est parvenue jusqu’à présent. Moi je pense que l’humanité est capable d’y arriver. Il faudrait qu’il y ait une justice, que cela se fasse avec le moins de casse possible.
La meilleure manière d’y arriver, de mon point de vue, est de renoncer à faire de tous des innovateurs, mais d’accélérer le processus d’innovation technique, économique, sociale, politique, dans lequel il y a au moins deux moteurs : l’innovateur à la marge, et le reste de la société. J’imagine qu’il y a deux stratégies complémentaires : émanciper l’innovateur, augmenter la capacité de discernement (éduquer, cultiver, élever le niveau intellectuel, que sais-je, je n’ai pas de définition facile à comprendre...) de ceux qui, heureusement, ne le sont pas.
Ah... Ça m’a fait du bien, tiens. Je ne sais pas si ça t’a ouvert des portes.
Bon courage.
Philippe."