Comment discerner les grands hommes ?
J’ai vécu mon adolescence sous la Présidence de Giscard d’Estaing et j’ai détesté cet homme-là. Je ne savais pas pourquoi, mais il m’insupportait, et ça a duré par la suite.
Il y a quelques années, j’écoutais une émission sur France Culture qui réunissait un aréopage d’historiens. Ils se livraient à une comptabilité des décisions des différents Présidents de la Ve République.
Leur conclusion était sans équivoque : les seuls Présidents, au vu des faits, qui resteront dans l’Histoire seront Charles De Gaulle et Valéry Giscard d’Estaing. Après l’émission, j’étais convaincu. Au passage, il considéraient également que Bill Clinton disparaîtrait assez rapidement des livres d’Histoire.
Zut, me disais-je. Voilà un type qui a été renié par la majorité de ses contemporains en un mandat et qui pourtant, a fait beaucoup pour son pays et la construction européenne. J’ai eu la même conclusion après avoir lu le traité constitutionnel Européen qui a été rejeté par la majorité des électeurs français, alors que, pour ma part, je trouvais que c’était un texte pétri de bon sens.
Dans une de ses interviews récentes, ce monsieur de 83 ans dessine une vision très claire de la situation économique actuelle. Il exprime aussi sa perplexité devant la nouvelle génération de dirigeants “communicants”.
Et pour cause : Valéry Giscard d’Estaing a été balayé par un professionnel de la communication sur-entraîné. Il était (et est toujours) un handicapé de l’empathie et, du point de vue du charisme, ne dépasse pas l’enthousiasme d'une huître.
Alors nos actuels Présidents-Communicants seront-ils de futurs grands hommes pour autant ? Sarkozy, Blair, Obama, Chavez ?
La communication ne fait pas le personnage
Tout le monde a à peu près oublié Blair, brillantissime débatteur. Sarkozy est déjà fatigué, il n’est plus que technique et ne convainc plus. Obama, on ne sait pas, mais avez-vous déjà songé à ce qu’on penserait de lui s’il était blanc ? Chàvez s’est abaissé au rang de petit dictateur putatif depuis qu’il a fait voter la possibilité de se représenter à vie.
Ils ont, pour l’instant, tous failli dans leur rôle historique. Peut-être le hasard leur donnera l’opportunité d’être des héros ou des martyrs. Mais ça ne dépendra pas d’eux.
Des grands hommes aux grandes équipes
Il faut faire l’effort de lire Giscard d’Estaing en faisant abstraction de sa morgue. On remarque alors que derrière son égo de plus en plus affirmé (une façon un peu désespérée, à l’approche de la mort, de se rassurer sur sa postérité), il parle de ses partenaires (Helmut Schmidt, Paul Volker...).
Tiens ? Le jour où l’Histoire retiendra une équipe plutôt qu’un homme... Une équipe est toujours plus qu’une addition de personnages : c’est une multiplication de relations.
Parions que la future figure historique sera une équipe capable d’intelligence collective.
L’autorité
A tous ces personnages manque quelque chose : la capacité de faire soulever des montagnes. C’est ce que j’appellerais l’autorité. C’est de la communication, et ce n’est pas que de la technique.
Jean-Pierre Prud’homme, un jour, m’a fait écouter une petite intervention de Michel Serres sur l’autorité. La voici (durée : 6 min 44) :
Téléchargement du fichier audio : Autorite.mp3
Michel Serres relie “autorité” à “auteur” et “augmenter”. Les trois mots ont une origine commune. On peut en déduire les enjeux d’une figure d’autorité collective :
- Comment être légitime ? dans notre imaginaire, un auteur est encore un être solitaire, écrivain, chef, gourou, prophète...
- Comment élever (tirer vers le haut ? ou pousser ?) une masse de gens de plus en plus nombreuse et hétérogène ? Peut-être que nos modèles politiques ne doivent plus être à l'image des héros de l’Histoire mais à l'image des équipes gagnantes d’aujourd’hui (équipe de chercheurs, équipes sportives, équipe d’explorateurs...).
C’est déjà le cas pour beaucoup d’entreprises.