22 février 2009

Comment discerner les grands hommes ?

Equipe

J’ai vécu mon adolescence sous la Présidence de Giscard d’Estaing et j’ai détesté cet homme-là. Je ne savais pas pourquoi, mais il m’insupportait, et ça a duré par la suite.

Il y a quelques années, j’écoutais une émission sur France Culture qui réunissait un aréopage d’historiens. Ils se livraient à une comptabilité des décisions des différents Présidents de la Ve République.

Leur conclusion était sans équivoque : les seuls Présidents, au vu des faits, qui resteront dans l’Histoire seront Charles De Gaulle et Valéry Giscard d’Estaing. Après l’émission, j’étais convaincu. Au passage, il considéraient également que Bill Clinton disparaîtrait assez rapidement des livres d’Histoire.

Zut, me disais-je. Voilà un type qui a été renié par la majorité de ses contemporains en un mandat et qui pourtant, a fait beaucoup pour son pays et la construction européenne. J’ai eu la même conclusion après avoir lu le traité constitutionnel Européen qui a été rejeté par la majorité des électeurs français, alors que, pour ma part, je trouvais que c’était un texte pétri de bon sens.

Dans une de ses interviews récentes, ce monsieur de 83 ans dessine une vision très claire de la situation économique actuelle. Il exprime aussi sa perplexité devant la nouvelle génération de dirigeants “communicants”.

Voici le texte de l'interview

Et pour cause : Valéry Giscard d’Estaing a été balayé par un professionnel de la communication sur-entraîné. Il était (et est toujours) un handicapé de l’empathie et, du point de vue du charisme, ne dépasse pas l’enthousiasme d'une huître.

Alors nos actuels Présidents-Communicants seront-ils de futurs grands hommes pour autant ? Sarkozy, Blair, Obama, Chavez ?

La communication ne fait pas le personnage

Tout le monde a à peu près oublié Blair, brillantissime débatteur. Sarkozy est déjà fatigué, il n’est plus que technique et ne convainc plus. Obama, on ne sait pas, mais avez-vous déjà songé à ce qu’on penserait de lui s’il était blanc ? Chàvez s’est abaissé au rang de petit dictateur putatif depuis qu’il a fait voter la possibilité de se représenter à vie.

Ils ont, pour l’instant, tous failli dans leur rôle historique. Peut-être le hasard leur donnera l’opportunité d’être des héros ou des martyrs. Mais ça ne dépendra pas d’eux.

Des grands hommes aux grandes équipes

Il faut faire l’effort de lire Giscard d’Estaing en faisant abstraction de sa morgue. On remarque alors que derrière son égo de plus en plus affirmé (une façon un peu désespérée, à l’approche de la mort, de se rassurer sur sa postérité), il parle de ses partenaires (Helmut Schmidt, Paul Volker...).

Tiens ? Le jour où l’Histoire retiendra une équipe plutôt qu’un homme... Une équipe est toujours plus qu’une addition de personnages : c’est une multiplication de relations.

Parions que la future figure historique sera une équipe capable d’intelligence collective.

L’autorité

A tous ces personnages manque quelque chose : la capacité de faire soulever des montagnes. C’est ce que j’appellerais l’autorité. C’est de la communication, et ce n’est pas que de la technique.

Jean-Pierre Prud’homme, un jour, m’a fait écouter une petite intervention de Michel Serres sur l’autorité. La voici (durée : 6 min 44) :

Téléchargement du fichier audio : Autorite.mp3

Michel Serres relie “autorité” à “auteur” et “augmenter”. Les trois mots ont une origine commune. On peut en déduire les enjeux d’une figure d’autorité collective :

  • Comment être légitime ? dans notre imaginaire, un auteur est encore un être solitaire, écrivain, chef, gourou, prophète...
  • Comment élever (tirer vers le haut ? ou pousser ?) une masse de gens de plus en plus nombreuse et hétérogène ? Peut-être que nos modèles politiques ne doivent plus être à l'image des héros de l’Histoire mais à l'image des équipes gagnantes d’aujourd’hui (équipe de chercheurs, équipes sportives, équipe d’explorateurs...).

C’est déjà le cas pour beaucoup d’entreprises.

07 février 2009

De quel zéro faut-il partir ?

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Je reçois une newsletter prospective assez intéressante depuis quelques années. La «lettre des signaux faibles» de Philippe Cahen. D’habitude plutôt modérée, elle livre cette fois un système d’équation limpide et difficile à résoudre :

  • montée fulgurante du chômage et crise sociale mondiales
  • relance économique concertée par les secteurs traditionnels (automobile, bâtiment traditionnel, infrastructures)
  • nouveaux comportements de consommateurs et « clean tech » (qui risquent de mettre en cause ou délaisser à moyen terme ce qui sera produit par la relance économique)
  • baisse structurelle du « pouvoir d’achat » : accepter de s’apauvrir ou trouver son épanouissement ailleurs
  • découplage formation / travail : n’espérez plus compter seulement sur vos études pour construire votre vie professionnelle
  • montée des extrêmes : NPA, catholicisme intégriste, et les autres

Philippe Cahen pose ainsi la question « il faut partir de zéro : que conserver ? que changer ? Davos n’a pas apporté la réponse, n’a pas apporté de réponse… De quel zéro faut-il partir ? »

On pourrait aussi poser la question en ces termes : qu’est ce qui reste lisible ? qu’est-ce qui pourrait être lu sous un autre angle ?

Par exemple, « manger » est lisible : tout le monde doit manger. Mais manger « quoi » et « comment » doit être vu sous un autre angle si les riches ne veulent pas mourir de graisse, et les pauvres de faim. Par exemple, « voiture » en Europe, n’est apparemment lisible que par les constructeurs automobiles. On ne parle plus de voiture mais de déplacement. Le consommateur a déjà changé de regard, et à une vitesse incroyable. Il y a des mots qui disparaîtront du langage courant, d’autres qui seront transformés.

La transformation de la réalité passe par la transformation du langage

Comme d’autres, Philippe Cahen montre qu’il faut changer de système. Il y a deux façons de changer un système : par le haut et par le peuple.

Le premier changement est un totalitarisme. Il s’appuie sur des armes et de la police. Il passe par une réduction (un emprisonnement) du langage.

Le deuxième est ce que « l’Occident » appelle la démocratie, mais ça peut prendre d’autres noms ailleurs. C’est une réalité partagée pacifiquement entre tous, et conduite par ceux qui sont désignés pour gérer cette réalité. Il s’appuie sur l’éducation, la créativité, la communication (sous toutes ses formes, et surtout interpersonnelle) et du temps pour s’approprier (devenir propriétaire) cette réalité sociale.

Le risque du totalitarisme par la communication

Il y a une troisième façon de changer le système : c’est le totalitarisme par la communication. Dans un article du Monde dont je parlerai la prochaine fois, Valéry Giscard d’Estaing dit ceci :

« Actuellement, les dirigeants des gouvernements en place ne sont pas des économistes. Ils ont des réactions plus politiques, plus diplomatiques ou plus communicantes » (Le Monde - 12/01/09)

Ce qui le laisse perplexe. On peut le comprendre : Valéry Giscard d’Estaing a perdu les élections présidentielles contre un champion surentraîné de la communication.

En soi, ce n’est pas un problème d’avoir des dirigeants communicants. Ils sont plus faciles à comprendre, plus accessibles. Ce qui pose problème c’est que cette compétence n’est pas partagée par les électeurs. Qui peut décoder les figures de rhétorique verbales et visuelles de nos dirigeants ? Peu de monde. En tout cas pas l’écrasante majorité des électeurs.

Dans ce contexte, plus nous aurons de dirigeants « communicants » moins la communication servira la démocratie. Cette « démocratie totalitaire » contient à la fois la privation de liberté et l’opium du peuple qui la rend supportable. C'est une sorte de deux en un.

Voici ce que dit Noam Chomsky sur Barak Obama, dans une vidéo diffusée par Le Monde:

« Je pense que quand les nuages vont s’évanouir, on le percevra comme ce qu’il a toujours été : une sorte de démocrate centriste, dans l’esprit de Clinton. Dans les faits, avec ses nominations, il n’a pas perdu beaucoup de temps pour rendre cela clair. Sa première nomination a été Rahm Emanuel. C’est important : le secrétaire général de la Maison Blanche. Il vient d’une banque d’investissement. Il arrive tout droit de l’industrie qui a créé la crise actuelle. Il était l’un des plus fervents supporters de la guerre en Irak parmi les démocrates… C’est la même chose pour Biden, très pro-guerre. »

La communication pour sortir du totalitarisme

On est loin du rêve de rupture et de changement… on est loin du changement de système. Et c’est normal : on ne peut pas demander à un responsable élu par un système de détruire ce système qu’il a pour mission de servir.

La seule option pour sortir du cadre est qu’un nouveau cadre naisse des gens eux-mêmes. Cherchez où se créent de nouveaux mots. Cherchez où se manifestent de nouveaux comportements. Cherchez où s’inventent de nouvelles relations entre les gens, et vous trouverez sans doute des solutions pour demain : dans les banlieues, dans les laboratoires de recherche, dans les pays qui ont faim, parmi les entrepreneurs qui changent les règles du marché, parmi ceux qui n’ont rien à perdre et tout à gagner. Un mélange hétérogène qui doit structurer une pensée, un langage, une politique.

Ce qui manque à cette énergie sous-terraine, ce sont les outils de communication qui permettent de se relier, de se faire comprendre, de coopérer et de partager des utopies avec la part conservatrice de nos sociétés.

Un de mes projets est d’installer Latitude, mon entreprise en zone franche (mi 2010) et de demander à mes collaborateurs de former bénévolement des jeunes et des moins jeunes à la communication. Leur faire rencontrer d’autres populations, différentes, expertes d’autres choses, me semble aussi une bonne manière de « tricoter » de nouveaux possibles. C'est bien sûr presque rien à l'échelle de l'enjeu, mais c'est déjà ça...

24 janvier 2009

Préférez-vous le doute ou l'omission ?

J'ai lu avec intérêt les informations qui ont circulé sur le net au sujet du "splash" de l'airbus A320, qui s'est posé en catastrophe sur l'Hudson River, en plein New York, le 15 janvier dernier. Et un peu comme tout le monde, je suis allé sur YouTube pour chercher des vidéos amateur, prises sur le vif.

Là, j'ai eu un doute.

Il y avait bien des vidéos de ce qui s'est passé après. Mais aucune vidéo qui montre ce qui s'est passé avant et pendant. Jusque là rien d'anormal sauf que lors de l'attentat du 11/09 2001, il existe une vidéo au moins qui montre ce qui s'est passé juste avant et pendant. La voici, intégrée dans un montage plus général (voir la première minute) :


Cette vidéo m'a toujours intriguée, depuis que je l'ai vue la première fois, il y a quelques années. Repassez-la et vous verrez ce qui peut déranger :

  • le pompier regarde au ciel dans une direction, sans doute un bruit d'avion,
  • le cameraman pointe sa caméra dans la direction presque opposée, et cadre sur les twin towers
  • il pointe sur les twin towers avant l'impact du premier avion sur l'une des deux tours

Un détail, un tout petit détail. Et sacrée intuition, me suis-je dit :

  • pourquoi lever la caméra au ciel sur la simple réaction d'un pompier, alors qu'il était occupé à autre chose ?
  • comment savait-il que l'avion allait être visible dans ce coin-là du ciel ?
  • quelle coïncidence d'avoir les twin towers presqu'au centre de la vidéo !

A l'époque, je me suis demandé comment cela était possible, et la seule réponse rationnelle pour moi était : la loi des grands nombres. Nous sommes en plein jour, en pleine activité, dans une très forte densité de population, dans un pays où chacun dispose d'une petite caméra, ne serait-ce que son téléphone portable. La probabilité que quelqu'un filme la scène au moment de l'impact n'est pas nulle. Et s'il n'y en a qu'un, l'internet permet une diffusion facile.

Mais pourquoi cela ne s'est pas produit dans le cas du crash du 15 janvier ?

  • nous sommes en plein jour, en pleine activité (peu avant 9 heures, pour le 11/09, un peu après 15 heures, pour le 15/01), dans la même ville
  • les téléphones portables et mini caméras sont plus accessibles que jamais (le marché a du au moins doubler depuis)
  • l'avion  qui s'est crashé le 15 janvier a survolé la ville avec des réacteurs en feu pendant 3 minutes (en comparaison de la vidéo de l'attentat du 11/09 où la scène se déroule en quelques secondes)
  • les New Yorkais, en voyant ou entendant l'avion, auront fait immanquablement le rapprochement avec le 11/09, alors qu'à l'époque, l'événement était "impensable". Ils sont plus avertis, donc plus réactifs.

Pour moi, cette absence d'information en dit long, même si on ne peut pas exclure la probabilité qu'une vidéo existe et qu'elle ne soit pas publiée, ou tout simplement qu'il n'y a eu personne pour filmer la scène.

Je me demande donc qui était cette personne qui a pris ces images. J'ai un doute sur la source. Du coup je l'ajouterai à mes deux présomptions de manipulation de l'Administration Bush, que je crois être les "inspirateurs" des attentats :

Voici donc les heurs et malheurs de la communication : quelle représentation aurions-nous de Napoléon Ier, si le web 2 et la vidéo avait existé ? Et celle de l'attentat contre JFK ? Les TIC et le web2.0 transforment notre perception du monde, de manière aussi importante et imprévisible que l'imprimerie et la télévision.

Le livre est la représentation limitée du monde d'un seul qui s'adresse à l'imagination de tous. La télévision est la représentation limitée du monde de quelques uns, dont les images s'imposent à nous. On pourrait dire que c'est une information construite par omission, à laquelle nous sommes habitués depuis des siècles.

L''information par l'internet (avec toutes ses composantes, notamment we2.0), c'est une construction commune, illimitée, floue, impossible à certifier.

Et pendant ce temps, les systèmes éducatifs n'arrivent même plus à apprendre à lire et à écrire correctement à nos enfants. Et ils n'ont pas encore commencé à leur apprendre à lire la télévision.

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